Homme fort du Québec

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Le mercredi 31 octobre 2001

Profession: homme fort

Photo RÉMI LEMÉE, La Presse ©
Hugo Girard, Louis Cyr du 21e siècle ?


Hugo Girard suit les traces de Louis Cyr

LAMIA GRITLI (collaboration spéciale), LA PRESSE

  PAR LA VITRE du restaurant le Nagra, je le vois s'approcher tranquillement. Petite barbichette, vêtu d'un blouson de cuir noir, il n'a pas l'air de frimer, n'a pas non plus cette démarche de bagarreur qu'affichent les plus durs à cuir du Bronx.

  Impressionnée, je m'imagine secrètement ses mensurations. Biceps : 55 cm, poitrine : 158 cm, cou : 53 cm, taille : 106 cm, mollets : 53 cm, quadriceps : 85 cm, poids : 330 livres, pour 1,90 m. J'essaie additionner, jusqu'à ce que la somme de tout cela se présente devant moi : Hugo Girard, 29 ans, l'homme le plus fort au Canada, en Amérique du Nord et peut-être au monde. Il me salue avec un léger sourire, choisit la chaise la plus confortable et prend place à côté de moi.

  On pourrait l'appeler le « Samson québécois ou canadien » comme on appelait Louis Cyr à l'époque, au tournant du XXe siècle.Surtout que Hugo est aussi policier, tout comme l'était Louis Cyr - Il dit que c'est une coïncidence. Cyr soulevait, entre autres choses, des animaux de ferme, des plates-formes sur lesquelles se tenaient plusieursm hommes. Il a levé jusqu'à 4400 livres sur son dos. « Louis Cyr a réalisé des exploits inimaginables qui n'ont pas encore été surpassés, à une époque où il n'y avait pas les entraînements scientifiques et efficaces d'aujourd'hui », rapelle Hugo Girard.

  À l'époque de Louis Cyr, les hommes forts déployaient leur force dans leur domaine de travail. Forgerons, maçons, agriculteurs, chasseurs ou bûcherons de l'époque mettaient leur force physique à profit pour accomplir des gestes quotidiens: rouler des troncs d'arbre, remuer des pierres, transporter les bidons de lait, les lourdes pièces de tissus, les sacs de farine ou le gibier. Des gestes qui favorisaient spontanément l'entraînement. À l'âge de 14 ans, déjà pourvu d'une force inou¨¨ie, Louis Cyr s'était, dit-on, amusé à transporter un veau sur ses épaules.

  Aujourd'hui, Hugo ne transporte pas de veau sur ses épaules pour s'entraîner, mais il s'entraîne depuis longtemps. « Mon père participait à des concours d'hommes forts et puis, dès l'âge de cinq ans, il m'a offert des poids de 2,5 livres chacun afin de développer mes muscles. Adolescent, je regardais les athlètes de force à la télé et je me disais que c'était ma vocation et qu'un jour j'aurais la chance de me retrouver à leurs côtés. » Ses exploits sont tout aussi inimaginables que ceux de M. Cyr : il a déjà tiré un camion de 38 000 livres et même un Boeing de 80 tonnes. Il a aussi levé 880 livres de pneus et soulevé une voiture à 17 reprises !

Discipline et alimentation

  Si Louis Cyr a pu succomber aux vices de la vie sédentaire et aux excès de table jusqu'à mettre sa vie en danger, il n'en va pas de même pour Hugo. « Je m'entraîne tous les jours à raison de 90 ou 120 minutes concentrées en une ou trois séances, selon mon horaire. Sur les rythmes de ACDC, je fais travailler mon système cardiovasculaire, je revois la coordination et la mobilité, car il y a une manière précise et calculée de tirer un véhicule, par exemple. C'est ainsi que j'arrive à me concentrer, à mieux gérer et affronter la douleur, omniprésente dans cette discipline, et donc à cerner le défi à relever », dit Hugo Girard, qui voue une admiration à Mohammad Ali, la légende de la boxe américaine, pour sa ténacité et son culte de valeurs.

  Quand on pèse 150 kg de muscles, on ne peut se permettre de manger comme un oiseau et il faut surtout prendre les moyens de garder le poids. Quelle est le régime d'Hugo ? « Généralement au petit-déjeuner, c'est une douzaine d'oeufs sans le jaune, un pot de yaourt de 500g, des fruits, des céréales, du pain, du lait, et du jus d'orange. Il m'arrive de mélanger le jus d'orange et le lait. C'est ce qu'il faut manger, mais il y a des jours où j'ai moins faim, alors je prends des protéines ou du gruau. »

  À l'heure du dîner, Hugo dit se contenter d'une livre de poulet bouilli, sans épices ni artifices, avec une tasse de riz brun, des légumes ou du jus de légumes ; un repas qu'il multiplie par quatre en une journée tout en variant le type de viande. « Je dois avoir 75 g de protéines, des hydrates de carbone et du gras dans un repas. Il m'est déjà arrivé de manger cinq livres de viande par repas, mais l'organisme digère mal et puis il faut que je contrôle mon poids. Au-delà de 150 kg, je deviens trop lourd, lent et fatigué et celà déteint sur mes performances. Avant les compétitions, je mange moins de protéines et plus d'hydrates de carbone pour avoir des réserves d'énergie », explique-t-il. Il prend aussi des suppléments naturels et des vitamines. Bref, tout sauf les drogues et les anabolisants.

  Hugo continue à me détailler son menu super costaud tout en savourant une assiette de poulet au cumin, une collation, précise-t-il, car un autre repas l'attend après notre rencontre - Louis Cyr a déjà avalé 20 livres de viande en un seul repas, après tout !

  En parlant avec lui, on oublie que ce gars là est un des hommes les plus forts du monde. Il a terminé en sixième position, malgré une blessure à la main, au prestigieux World Strongest Man qui a eu lieu à la mi-octobre en Zambie. Il y a quelques jours, en Suède, à la finale du World Grand Prix, un autre circuit, il est arrivé deuxième, derrière le Suédois Magnus Samuelsson, et délogeant l'autre Conan norvégien Svend Karlsen. Il comptait sur cette compétition en Suède pour remporter le titre mondial. Mais pour lui, ce genre de sport est avant tout une passion et un défi personnel : « On n'en veut pas à celui qui gagne, mais à soi même. C'est une discipline où la camaraderie règne. Personnellement, ce sport me permet de devenir meilleur. Oui, mon objectif est de remporter le titre mondial, mais je garde toujours les pieds sur terre. »

Un être sensible

  Malgré ses 330 livres, la vie sociale est sacrée pour Hugo Girard. Un gars du genre « copains d'abord », amateur de cinéma, adepte du rock progressif et de la musique de Kevin OParent. Il y a aussi Hugo le voyageur, ouvert à d'autres cultures, particulièrement celle de l'Écosse. Il y a, enfin, Hugo Girard, le gars amoureux, qui se marie début novembre. « Tout un défi, parole de policier ! Cela ne changera rien à notre amour, sauf qu'il y aura un gros party et c'est moi qui vas le payer ! » laisse-t-il tomber à la blague.

  Bien qu'axé sur la condition physique, le mode de vie que mène Hugo ne tend pourtant pas à le transformer en cette plastique robotisée, image conforme à la bio des hommes fortsvéhiculée dans les magazines. « Je ne le vois pas comme un être hors de l'ordinaire, confie Nadine, sa future épouse. Pour moi il est Hugo, quelqu'un de calme et doux, il a le sens de l'humour et m'apporte beaucoup, outre le sentiment de sécurité. Par contre, dans ma cour je n'ai pas de rosier, mais des roues de tracteurs, des bornes-fontaines, des tuyaux ! »


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