Homme fort du Québec

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15 septembre 2002

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Hugo Girard aux côtés de la statue de Louis Cyr, à Saint-Jean-de-Matha. Les similitudes entre ces deux hommes forts sont troublantes.


L'homme fort de Gatineau

Il soulève des voitures et tire des Boeing 737... Le Québécois Hugo Girard est l'incarnation moderne de Louis Cyr. Il pourrait bientôt, comme son idole, être sacré l'homme le plus fort du monde.

Daniel Chrétien
L'ACTUALITÉ


  Pendant l'heure qu'a duré notre entretien, Hugo Girard a englouti trois poitrines de poulet, la moitié d'un pain et près d'un litre de jus d'orange. Un des cinq «petits» repas qu'il avale chaque jour. Quelques heures plus tôt, il commençait sa journée en engouffrant une douzaine d'oeufs et un demi-kilo de yogourt. «Je mange peu, prend-il la peine de préciser, mais je mange souvent.»

  C'est que le mastodonte a besoin de carburant pour soutenir les efforts fournis lors de ses séances quotidiennes d'entraînement. Ce policier de Gatineau s'envolera bientôt pour la Malaisie, où il participera, du 13 au 23 septembre, au World's Strongest Man, une compétition de force qui couronne annuellement l'homme le plus puissant de la planète. Et cette année, à 30 ans, Hugo Girard a bien des chances de l'emporter.

  En attendant, il se prépare. Sérieusement et méthodiquement. «Ses séances d'entraînement sont un enfer», dit Paul Ohl, qui écrit actuellement un livre sur ces hommes qui sont des forces de la nature. «Chaque jour, il soulève et déplace l'équivalent de 90 tonnes d'objets difficiles à manipuler.» Hugo Girard passe une heure à soulever des poids et haltères dans un gymnase, et une heure à courir, à sauter et à effectuer des lancers de toutes sortes. Puis, pendant deux heures, dans l'entrepôt qu'il a aménagé à Gatineau, il se mesure aux étonnants accessoires - pneus gigantesques, cylindres de plomb, carcasses de voitures, etc. - qui servent, en compétition, à déterminer qui de tous les concurrents sera le plus fort.

  Parce que c'est bien de cela qu'il s'agit: la force. Pas la force esthétique, huilée et bronzée des culturistes, mais bien celle, brute, de l'homme qui va jusqu'à la limite de ce que son corps peut tolérer. Depuis plus de 10 ans, du Québec à la Scandinavie en passant par l'Afrique et la Chine, Hugo Girard soulève des pierres de 200 kilos, culbute des pneus de 500 kilos, transporte à bout de bras des billes de bois de 175 kilos. II a même déjà tiré un Boeing 737 sur une distance de près de 100 m.

  L'athlète est une véritable montagne de muscles. Ses mensurations laissent pantois: 1,88 m et 152 kilos, des cuisses de 85 cm, des mollets de 55 cm, un tour de poitrine de 1,58 m. À côté de lui. Arnold Schwarzenegger a l'air bien frêle...

  Cette musculature hypertrophiée - qui peut produire une puissance redoutable - a déjà permis à Hugo Girard de remporter à quatre reprises le championnat canadien des hommes forts, de même que, l'an dernier, le titre d'homme le plus fort d'Amérique du Nord. À chaque victoire, il attire de nouveaux commanditaires. En ce moment ils sont huit à associer leur nom au sien, dont le fabricant d'outils DeWalt et Bell Mobilité. Mais il ne perd jamais de vue son objectif ultime: gagner la compétition du World's Strongest Man et revenir au Québec avec son trophée... et les 30 000 dollars américains qui l'accompagnent.
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Hugo Girard s'exerçant à 2 des 13 épreuves du World's Strongest Man: tirer un train routier de 18 tonnes et soulever des pierres de 110 à 175 kilos chacune.

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  Hugo Girard avait 12 ans quand, après avoir vu un concours d'hercules à la télé, il a dit à sa mère qu'il rêvait de devenir l'homme le plus fort du monde. Le jeune garçon de la Côte-Nord avait déjà le physique de l'emploi: il dépassait ses camarades de classe d'une bonne tête et pesait 25 kilos de plus qu'eux. «Voilà maintenant 18 ans que je consacre toute mon énergie à cette entreprise et, cette année, je crois que mon rêve est à portée de main. Si je gagne, je saurai que je suis capable de réussir n' importe quoi.»

  À Gatineau, les autorités municipales sont conscientes de l'image et de l'effet de leur policier-vedette. Elles n'ont pas hésité, en dépit de la pénurie de ressources humaines, à lui accorder un congé sans solde de six mois pour qu'il se prépare à la compétition.

  «Hugo est en meilleure forme physique et mentale que jamais, dit Paul Ohl, qui agît a titre de conseiller à l'entraînement. Nous avons amélioré en piscine sa technique de respiration en la rendant plus zen, plus efficace, de façon à ce qu'il retire le maximum d'oxygène de chaque inspiration.»

  À Kuala Lumpur, he surhomme devra affronter un adversaire encore plus redoutable que les Scandinaves, qui font traditionnellement la pluie et le beau temps dans ce genre de compétition: la chaleur. Une température de 36°C (46°C si l'on tient compte de l'indice d'humidité). «Pour réussir à bien faire malgré ces conditions météo, je dois perdre une vingtaine de livres, dit Hugo Girard. À 305 livres [138 kilos], j'aurai une meilleure résistance cardiovasculaire et une meilleure récupération.»

  Son épouse, Nadine Tremblay, qui est infirmière, se rappelle les scènes éprouvantes dont elle a été témoin à plusieurs reprises: «Ce que je vois hors des compétitions est effrayant. Des vaisseaux sanguins qui éclatent dans les yeux, des visages livides après des efforts surhumains...»

  «C'est un sport d'une très grande violence, confirme Paul Ohl. La télé nous montre peu les athlètes après l'effort, car ils sont souvent tétanisés, paralysés par l'acide lactique et en difficulté respiratoire. On épargne aux gens ces images-là.»

  Première fan de son mari, Nadine Tremblay n'entretient aucun doute quant à l'issue du 25e World's Strongest Man, à Kuala Lumpur. «Je sais qu'il sera couronné l'homme le plus fort du monde, dit-elle, pleine d'assurance. Hugo sera pour notre génération ce que Louis Cyr a été pour ha sienne.»

  La comparaison est inévitable. Un siècle et demi sépare les deux hommes, mais les similitudes sont troublantes. Même stature, mêmes mensurations, mêmes exploits à l'aube de la trentaine et, surtout, même fascination exercée sur les foules. Entre les deux colosses, l'historien Jean Provencher fait un lien immédiat: «Au Québec, la force physique demeure un élément symbolique du pays, associé aux aspirations de la collectivité canadienne-française.»

  Hugo Girard a beaucoup lu sur Louis Cyr - une véritable source inspiration pour lui. «Démontrer la force physique à l'état pur est un acte noble, dit-il, je veux donner un statut aux hommes forts contemporains. Je tiens à ce qu'on nous reconnaisse comme des athlètes et non comme des phénomènes de cirque.»

  Qu'on le veuille ou non, il reste que. les démonstrations de force extrême, qui sont diffusées sur he réseau RDS, s'apparentent beaucoup au show-business. «Il arrive que des hommes forts doivent recommencer une épreuve parce qu'une caméra de télévision n'était pas placée dans le bon angle», concède Paul Ohl. Une chose impensable aux Jeux olympiques ou au tennis professionnel, par exemple.

  Les compétitions de force ont toutefois un point commun avec bien d'autres sports: le dopage. Est-il pensable que des hommes puissent devenir aussi musclés en ne mangeant que du poulet, des oeufs et du pain?» Les athlètes du gabarit d'Hugo sont des exceptions génétiques, dit Paul Ohl. Ils ont, au départ, un bagage héréditaire qui leur est extrèmement favorable.»

  Hugo Girard dit s'être toujours tenu loin des substances dopantes. Par respect pour son corps - son temple, comme il l'appelle - mais aussi par respect pour lui même. «Si je gagne le World's Strongest Man de Kuala Lumpur, je pourrai admirer mon trophée en me disant que, cet honneur, je l'aurai remporté sans tricher.»


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