Homme fort du Québec

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Septembre 2004

Il y a la performance locale, celle de la compétition ponctuelle, où bien des facteurs interviennent, y compris le facteur chance. Et puis il y a le maintien de la performance dans le temps : la performance globale. C'est seulement à l'aune de celle-ci qu'on prend toute la mesure d'un grand champion. Localement, Hugo Girard a dominé, l'un après l'autre, les tenants du titre de l'Homme le plus fort du Monde. Et, globalement, ses performances font de lui indiscutablement, l'homme le plus fort au monde. Powerlifter junior, Hugo a commencé par être recordman du monde WPA sur le squat (345 kg), le soulevé de terre (306 kg) et au total des trois mouvements, avec rien moins que 914 kg! À 32 ans, il a évolué sur ses barres, et enregistre aujourd'hui 397 kg au squat, et un total proche de la tonne. Avec 283,5 kg au développé couché, il a acquis la terrible réputation d'avoir les épaules les plus fortes qu'on ait jamais vues en battant successivement le record du monde de développé de tronc d'arbre (186 kg), le record du monde de répétitions à la Presse Viking (20 reps), le record du monde d'épaulé-jeté à l'essieu d'Apollon (175 kg et 5 cm de diamètre), et le record du monde de crucifix (1'35"). Mais il détient encore le record du monde de la très popu- laire "marche du fermier" pour avoir parcouru 25 mètres en 21"39, avec 175 kg dons chaque main 1 Portrait d'un homme INCROYABLEMENT fort.

Emmanuel Legeard
LE MONDE DU MUSCLE


DE LOUIS CYR À HUGO GIRARD

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Archive HCF
Louis Cyr

  À la question : « Qui était Louis Cyr ? », on serait tenté de répondre : « Hugo Girard quand il était enfant ! » Car c'est au centuple que Hugo a rendu au Québec ce que, par droit d'héritage, "l'hiver du force" lui avait légué à la naissance. Quand Louis Cyr, en 1893, atteint 30 ans, il est capable de décoller avec le dos une plate-forme de 1700 kg occupée par ? 1 personnes, de soulever du sol une tonne cinq, de tenir le crucifix avec plus de 40 kg dans chaque main, de hisser sur l'épaule, d'un bras, une barrique de béton de 200 kg, et de soulever de terre 250 kg... d'un seul doigt ! Cyr mesure alors 1,75 m pour 130 kg et 50 cm de tour de bras. Humiliant camouflet pour ceux qui mettent tout sur le compte des drogues : cela se passe plus de 100 ans ayant l'invention des stéroïdes et autres amphétamines ! Né à Saint-Cyprien de Napierville, Cyr habite le village de Lanaudière de 1881 jusqu'à sa mort et travaille comme policier à Saint-Jean de Matha. Cent cinquante ans plus tard, c'est un autre policier québécois, de Gatineau en Outaouais, cette fois, qui prend le relais : HUGO GIRARD. Mais le flic a bon coeur, ce qui ne lui facilite pas la tâche : « Lorsque j'intercepte les gens, ils me posent des questions, et je leur réponds gentiment. Mais, quand, après ça, il faut leur demander de payer une contravention de 300 $, je me sens mal à l'aise. » Et quel contrevenant ne reconnaîtrait pas Hugo Girard ? Ça fait maintenant des années qu'il passe en boucle sur Eurosport ! Lente, l'élévation de Hugo Girard dans la hiérarchie de la force a la régularité et la sûreté de toutes les progressions saines et naturelles : il aura fallu vingt ans à Hugo, un travail acharné et une génétique surhumaine pour devenir tour à tour l'homme le plus fort du Canada, puis d'Amérique du Nord, et finalement dominer les "Superséries" de toute sa gigantesque stature. C'est là qu'il battra successivement Svend Karlsen et Marius Pudzianowski, consacrant en même temps sa réputation d'homme le plus fort de la planète Terre.

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Photothèque H. Girard
L'essieu c'est l'enfer

  Néanmoins, Hugo Girard est respectueux des Grands Anciens. Invité par La municipalité de Saint-Jean-de-Matha pour être décoré de l'Ordre Louis-Cyr, Hugo est convié par un photographe à poser, avec, en mains, les célèbres haltères de Louis Cyr. Il s'y refuse : ce serait comme profaner des reliques d'un Passé glorieux, et l'enfant en lui ne veut pas désenchanter une histoire qui doit rester mythique à tout prix. "Non sum dignus", pense l'athlète d'un mètre quatre-vingt huit et cent cinquante-deux kilos. la c'est là preuve de grande sagesse. Le présent et le passé sont deux mondes d'essences différentes ; ils ne sont pas appelés à se mélanger, sous peine d'en altérer la pureté et de frelater le souvenir qui nous fait, justement, ce que nous sommes. Les Grecs n'ont gravé sur le piédestal d'aucune de leurs statues d'athlètes les performances du héros glorifié. La performance n'est rien ; le souvenir est tout. Car, ainsi que le déclare Hugo : « C'est dans le passé que nous puisons notre motivation - dans les exploits que les Grands ont réalisés avant nous. Mais lui-même. Hugo Girard, est grand parmi les grands. Certes, sa modestie naturelle le pousse à vouloir se montrer sous le jour le plus Humain possible : « nous sommes des athlètes de force », oppose-t-il à ceux qui l'appellent "un homme fort". « Nous sommes des hommes, avec une profession, une famille, des responsabilités sociales. » Des sportifs hors normes, sans doute, mais dont le sport « n'est qu'un loisir, une activité de prédilection ». Pourtant, nul ne s'y trompe, et sa femme Nadine Tremblay exprime la pensée de tous quand elle déclare à la presse québécoise : « Je sais qu'il sera couronné l'homme le plus fort du monde. Hugo sera pour notre génération ce que Louis Cyr a été pour la sienne. » Quand on a la faculté de tirer des Boeings 737 de 80 tonnes en 43 secondes sur 300 mètres, qu'on lève des pierres de 200 kg, qu'on retourne des pneus de 500 kg, et qu'on est réputé pour avoir « les épaules les plus fortes du monde »», on est destiné à passer à la postérité.

20 ANS APRÈS

  Originaire de Sainte-Anne-de-Port-Neuf, un village situé sur la Côte-Nord du Québec, Hugo Girard est né le 20 décembre 1971 : un sagittaire, comme Héraklès, "le divin archer". II a 12 ans quand, un jour, il tombe par hasard sur une émission de télé consacrée au Strongman. C'est le coup de foudre. II déclare à sa mère : «Je serai l'homme le plus fort du monde. » Et elle éclate de rire. Combien d'enfants de 12 ans ont-ils dit cela ? Hugo l'a fait. D'ailleurs, on aurait pu le prendre au sérieux, vu son gabarit. A l'époque, Hugo est déjà deux fois plus fort que ses camarades de classe. Nettement plus grand qu'eux, il est aussi nettement plus lourd : 25 kg de différence ! La première fois qu'il prend un haltère entre ses mains, il sait qu'il voudra toujours aller plus loin. Aussi s'achète-t-il un équipement standard de poids et haltères : il s'entraînera dans sa chambre. Au bout de deux ans, l'équipement s'est encombré de tellement de poids qu'il faut le déménager à la cave. Et, à 15 ans, c'est l'adhésion au club. Aujourd'hui titre Hugo a terminé sa croissance (du moins, espérons-le !), il arbore une taille d'un mètre quatre-vingt huit pour cent cinquante-deux kilos de poids de corps et cinquante-six centimètres de tour de bras. Tour de poitrine ? Un mètre soixante. Ça laisse rèveur.

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Photothèque H. Girard
Ca déménage en bloc

  Mais aussi, ces mensurations ne sont pats l'effet du hasard. Hugo Girard ne plaisante pas. Quand il s'entraîne, c'est 6 jours pat semaine, à raison de 5 heures par jour, du moins dans la période de préparation intensive qui va de février à novembre. Le tout s'étale donc sur une trentaine d'heures d'entraînement hebdomadaire, et « chaque séance, déclare Paul Ohl, son entraîneur, est un enfer à soi tout seul » - on y remue, lève, jette, pousse et tire au moins 90 tonnes de fonte et d'objets divers. Une journée d'entraînement type est répartie en 3 séances. La première séance de la journée est consacrée à la base : force athlétique et exercices d'assistance. Elle dure en moyenne une heure. En séance 2, Hugo travaille le cardio - ce qui confirme que les hommes forts tirent leur efficacité en partie d'une bonne condition cardio-pulmonaire : cooper, fartlek, multibond, sauts en hauteur et en longueur, et aussi piscine, où Paul Ohl lui fait travailler et contrôler sa respiration pour améliorer sa capacité d'endurance anaérobie. Cette séance s'étend aussi sur une heure, en moyenne, La séance 3 étant dévolue au spécifique, c'est la séance "strongman", qui se déroule dans l'entrepôt de Gatineau que Hugo a aménagé à cet effet, avec tout ce que cela comporte de retourné de pneus, de développés de tronc d'arbre ou de tirages d'épaves automobiles. Cette séance, particulièrement pénible, dure deux heures. Ainsi Hugo est-il un athlète complet, paré pour toutes les éventualités du décathlon de force que représentent les 40 épreuves d'une compétition de Strongman.

LE STRONGMAN ?
THE WORLD'S STRONGEST SPORT !

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Photothèque H. Girard
A marche forcée

  C'est définitivement une affaire d'hommes, « Démontrer la force physique à l'état pur est un acte noble, déclare Hugo Girard ; je veux donner un statut aux hommes forts contemporains. » La faveur dont jouissent les épreuves d'hommes forts traduit le besoin proprement humaniste de réinstaller l'homme au centre d'un monde impressionnant, et néanmoins gouvernable par qui dispose de la volonté de faire. C'est dans ce contexte seulement qu'on peut apprendre à développer le courage physique - courage, qui, selon le grand écrivain français Vladimir Volkoff, est « le seul véritable courage ». Parce qu'il est celui qui soutient tous les autres. « [Le strongman] est un sport d'une très grande violence, révèle Paul Ohl. La télé nous montre peu les athlètes après l'effort, car ils sont souvent tétanisés, paralysés par l'acide lactique et en difficulté respiratoire, On épargne aux gens ces images-là, » Et la femme de Hugo de renchérir : « Ce que je vois lors des compétitions est effrayant. Des vaisseaux sanguins qui éclatent dans les yeux, des visages livides après des efforts surhumains... » Voilà pourquoi, là aussi, la psychologie joue un rôle déterminant. Pour Hugo, tomber est humain ; ce qui fait la différence, c'est le fait de se relever - ou non - de sa chute. C'est pourquoi la valeur de l'objectif est infiniment supérieure :au seul exploit physique, D'autre part, chaque nouveau défi s'inscrit nécessairement dans une gradation ascendante où l'athlète est appelé à renforcer constamment sa motivation. La force, selon Hugo Girard, est donc d'abord affaire de moral(e). Car, « lorsque, déjà, après 5 secondes, ça fait mal, tout ton corps te dit d'arrêter : tes mains font mal, tes muscles brillent, ton cerveau te dit que c'est impossible à faire, » Il faut donc que quelque chose impose le silence à nos "cerveaux civilisés", et intime au corps l'ordre d'obéir malgré tout - ce quelque chose, c'est la Volonté.

  Bien sûr que le Strongman est un Jeu. À la différence d'un travail qu'on est forcé de faire, personne n'est obligé de faire de la force. Le Strongman revendique d'être un Jeu de force, parce que, comme le disait Charles Coonradt, dans The Game of Work, le Jeu, c'est la vie se remettant en horizon d'elle-même, à sa seule vraie place. Car aimer la vie, c'est accepter qu'elle n'ait pas de raison extérieure à elle-même, qu'elle ne soit vécue que dans une intensification permanente du vital, et non dans l'attente d'un chèque de fin de mois ou en vertu d'une raison philosophique abstraite. La vie n'a d'autre finalité quelle même, et elle n'est jamais plus intense que lorsqu'elle s'attaque à des objets surdimensionnés. C'est pourquoi les plus grands Strongmen, les Jean-Pierre Brulois, les Hugo Girard, se sentent vivre plus intensément que nous-mêmes, vivants comme on ne l'est plus dans nos villes tentaculaires, et depuis longtemps, « Le feeling que je ressens à faire ça, dit Htuo, je ne peux pas le retrouver ailleurs. » Et ce sentiment se propage, autour de lui, à sa famille, à ses partenaires d'entraînement, à son entraîneur, à ses amis, à ses fans, et c'est toute une communauté qui revit au rythme retrouvé de la vie dans ce quelle a de plus authentique, On ne vit pas (encore) de ce sport, et c'est ce qui en fini tout l'intérêt, L'idée de travail, de salaire, ne vient jamais obscurcir le bonheur de toucher, d'empoigner, de respirer la surface rugueuse des pierres, le chanvre cuisant des cordes, le bois des arbres, la fonte glacée des gueuses, la gomme élastique et tiède des pneus.

RÉGIME

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Photo : E. Leggard
Hugo Girard et Jean-Marc Tocaven

Quel est le régime de Hugo Girard ? Il prend des protéines en poudre 3 fois par jour en supplément de ses repas. Le matin, Hugo déjeune d'une douzaine de blancs doeufs, de 500 grammes de yaourt, d'un demi-pain, d'un bol de céréales, d'un litre de jus d'orange et d'un litre de lait, Comme chacun sait, il s'agit là du repas le plus important de la journée. Par la suite, il prend 4 "petits repas" composés, par exemple, de 3 poitrines de poulet, de la moitié d'un pain et d'un litre de jus d'orange. Parvenu à la croisée des chemins, Hugo Girard avoue qu'il a songé à prendre des substances illicites ; c'est là qu'il a fallu choisir, Estimant qu'il serait vain de gagner pour être destitué dans le déshonneur quelques heures plus tard parce qu'on a été contrôlé positif, Hugo a opté pour un mode de vie sain et sans drogues, Il tient à préciser que ce choix ne concerne que lui, relève de son approche personnelle du sport, et il se garde bien d'émettre quelque jugement de valeur que ce soit quant à ceux qui "se chargent", 11 ne s'agit pas de transformer un choix personnel en chasse aux sorcières. Néanmoins, Hugo tient à préserver l'image du Strongrnan comme sport noble. Peut-être est-ce le plus noble de tous les sports ? Charlemagne, François 1er ou Milord, le fondateur du très huppé "Jockey Club", aimaient à se faire appeler "hommes forts". Hugo Girard est un homme de cette trempe : grandeur morale et physique, majesté dans l'effort, charité envers les plus faibles... ce qui n'empêche nullement le guerrier de trouver son repos parmi les siens. C'est dans sa famille que Hugo trouve la force et le soutien, 11 aime être chez lui, en compagnie de sa femme, Nadine Tremblay, et de ses deux chiens. C'est là, dans la banlieue d'Ottawa, à quelques kilomètres seulement de la frontière maritime du Saint-Laurent qui sépare l'Outaouais de l'État de New York, que Hugo coule des jours tranquilles. Enfin, quand il a le temps.
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